Capharnaüm

“L’enfance mal aimée est à la base du mal dans le monde.”
Nadine Labaki lors de la remise du Prix du Jury pour son film Capharnaüm à Cannes.

 

Dans le brouhaha d’une salle de cinéma –  salle typique des petits cinémas d’un centre-ville ou d’un village, où les sons sont perçus autrement, dans une intimité plus flagrante – mon souffle s’était figé ; tout mon corps s’était figé après la fin de Capharnaüm , le film qu’a réalisé Nadine Labaki, sorti en salle le 17 octobre 2018.
Je regardais le générique de la fin, les yeux hagards. Puis j’ai fermé les yeux pour éviter de percevoir, sans le vouloir, les mouvements des spectateurs qui commençaient à quitter la salle reprenant le cours de la “vie normale” alors que je savais très bien que ce film n’était pas une “simple” fiction.

Mon problème, à cet instant précis, était : «Comment revenir à la réalité ‘ici & maintenant’»?
J’entendais des gens discuter, sans doute autour du film. Mon visage, ma gorge étaient gravement serrés. Il m’était impossible de revenir puisque cette “autre réalité” véhiculée par le film me semblait bien vraie.
Mon problème était aussi comment faire face aux autres qui pourraient voir (ou voient déjà) cela comme une fiction, en ce sens précis de penser que cela “se passe ailleurs et que c’est triste”, mais tout de suite après on attrape sa réalité quotidienne, et la “fiction réelle”, s’évapore…
C’est l’insupportable juxtaposition de réalités totalement opposées.
Elle déstabilise.

Capharnaüm n’est pas une simple fiction. Ce n’est pas un film larmoyant non plus (comme l’a qualifié un critique de cinéma*).
J’ai déjà vu, entre autres, ces toits où poussaient les paraboles de télévision comme des champignons dans un bois. Ces appartements humbles et pauvres, où les affaires se tassent n’importe comment : des habits qui sèchent ‘bordéliquement’ sur des fils à linge extérieurs ; des verres, des tasses à café et des paquets de cigarettes posés sur une table ; des enfants qui courent et crient, mal fagotés, mal coiffés, au regard toujours perdu, dans le brouhaha assourdissant liant bruits de moteurs de voitures et leurs klaxons ; des cris de femmes s’énervant contre leurs enfants ; des insultes qui volent comme une nuée d’oiseaux dans un ciel bleu…
Des villes entières où se mêlent la misère, l’injustice, les richesses ostentatoires, la domination du plus fort, où les droits les plus élémentaires sont bafoués.

J’ai déjà vu tout cela. Capharnaüm n’est pas une ‘simple’ fiction.

Nadine Labaki en parle dans “Le réveil culturel” de France Culture, émission de Tewfik Hakem, 17.10.2018

” Ce sont des êtres humains qui fuient la guerre, qui essayent de vivre, de survivre, et il est grand temps que le monde se partage cette tâche, cette responsabilité. On vit tous sur cette terre. (…)

‘Retenir’ ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Le mot ‘retenue’ veut dire retenir ses émotions. Et c’est un mot qui me donne une allergie. Quand on ressent une émotion, j’ai l’impression qu’on la combat, qu’on n’a pas envie qu’elle sorte cette larme, on la retient, on n’a pas envie qu’elle coule. Mais je ne comprends pas cette tendance ! Cela veut dire quoi ? Qu’il faut que le cinéma soit sec, sans musiques, sans âme, sans émotions!
Je ne comprends pas ce cynisme vis-à-vis des émotions.
Ce genre de commentaires est quand même blessant quand on parle de vrais enfants qui viennent dans ce film pour parler de leur vraie misère, parler de leur vrai combat, de leur vraie souffrance. C’est très blessant ce cynisme vis-à-vis d’enfants qui vivent réellement la même chose, de dire c’est “l’esthétique de la misère” de montrer des enfants qui souffrent, ou des enfants qui pleurent! C’est très facile de parler de cela quand on vit je ne sais pas où, qu’on écrit son article dans un café à Paris; en fait, la vérité et la réalité sont bien pire que ce qu’on voit dans le film.
C’est un film très documentaire. Il a été tourné de la manière la plus démunie possible; on a tourné dans des vrais décors, dans des vraies prisons, avec des vrais prisonniers. C’est facile de se moquer comme ça.”!
Nadine Labaki, extraits de l’émission citée ci-dessus.

* ” Ce n’est pas parce qu’on parle des enfants qu’il faut être larmoyant, mélodramatique. On est d’autant plus bouleversant qu’on ne prend pas de gros sabots.”
Michel Ciment, critique de cinéma, dans la même émission de France Culture citée ci-dessus.”

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Salle Cinéma American Cosmograph. Source de l'image : https://www.american-cosmograph.fr/american-cosmograph-le-retour.html
Salle Cinéma American Cosmograph.
Source de l’image : https://www.american-cosmograph.fr/american-cosmograph-le-retour.html
Rawa-Marie Pichetto - 2 novembre 2018