Gouttelettes de soleil

Télérama publie depuis le 19 mars 2020, le « Journal d’une confinée », de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury.

Dans Le Jour 1 et le Jour 2 nous lisons ces phrases : Une étreinte avec le calme … Faire une ode au soleil.
Puis des mots sur Bachelard : « On se souvient des soleils couchants de Bachelard, cette poétique du rayon de soleil miré dans l’eau, sur le bois, dans l’œil d’un être aimé, sur l’épée étincelante, ces soleils « égorgés », « sanglants », qui parcourent tant ses textes dévolus aux rêveries de la terre, aux cieux, à l’eau, mais je n’ai pas en mémoire un chapitre spécifique au rayon de soleil urbain qui jaillit par sa trace ombrée dans le logis.»
Pour, par la suite, passer à Marcel Proust : «Étrangement, le rayon de soleil – littéraire – qui me vient à l’esprit est proustien, celui d’Albertine disparue, celui qui fait mal au narrateur, parce que, en se faufilant entre les rideaux, il éclaire le pianola d’Albertine, désormais morte, et cela provoque une impossibilité de faire face au Réel, un vertige abyssal. Il faut fermer les yeux face à la réminiscence de l’être aimé, bien vivant alors qu’il n’est plus ; il faut fuir toute lumière, tout rayon, parce qu’ils ont la force d’un poignard, d’une déchirure invivable.»
Et avant la fin enchaîner avec la mort de l’autre , dans le contexte du Covid-19.

Quand je lis ces billets, j’ai l’impression d’être transportée dans un espace imaginé, créé par les mots de Cynthia Fleury, et les photos avec lesquelles elle accompagne son journal. Photos de rayons de soleil sur un parquet en bois, une fenêtre, et le bout d’une bibliothèque.

L’espace d’un instant, ou de plusieurs instants – longs et denses dans leur durée à l’instar de ces rayons de soleil qui viennent puis repartent – on peut vivre un moment chaleureux, chaud, réchauffant. On peut aussi oublier que toute cette poésie contraste bruyamment avec le contexte dans lequel elle est produite : une épidémie, des morts, des inégalités sociales, un confinement, …

La mort plane autour de ces soleils, et de toute cette beauté de la lumière qu’on peut lire à travers la plume de Cynthia Fleury, très poétique, où si le calme avait une odeur on l’aurait sentie tellement cet univers qu’elle évoque, magnifiquement beau et apaisant, peut être perceptible.

Embrasser la vie, le soleil et la lumière est une façon de résister aussi.
Étreindre les rayons de soleil, la lumière et les couleurs, imaginés ou réels, lors d’une photo, d’une écriture, injecte dans le cœur, l’esprit et le corps une dose de chaleur et de présence dont a besoin, tous, pour traverser l’inconnu. Qu’il s’appelle Covid-19, une guerre, la mort des êtres aimés, la perte, le manque,…

A certains, cela pourrait paraître superfétatoire. A d’autres – à qui il ne manquerait que les épreuves du manque vital des nécessités premières pour vivre (logement, argent, etc.), de la faim pour atteindre un niveau supérieur de l’épreuve – ces petites choses « poétiques », sont une nourriture quotidienne sans laquelle une mort de l’âme pourrait s’installer.

Je sais que nourrir le corps, le soigner est un préalable à la bonne santé globale. Mon père disait toujours : « Ma fille, d’abord la santé. » Mais par moments, ces doses de beauté injectent dans l’âme/l’esprit/le corps, appelons cela comme on veut, des gouttelettes (il n’y a pas que celles du Covid-19!) de douceur.

Je suis persuadée que la douceur pourrait bâtir un monde meilleur.
Comment y arriver ? Je l’ignore.

Mais après une « guerre », gardons à l’esprit cette évidence que connaissent les gens qui ont traversé des guerres : il faudra faire avec les séquelles et les pertes parfois invisibles.
La vie me semble – après tant d’épreuves personnelles et générales – ainsi : la négociation permanente avec  la perte, l’incroyable et l’absurde.
Lors d’une « guerre », quelle que soit sa forme car elle peut même être une guerre contre soi, le matin on a toujours cette question à régler : comment continuer ?

J’ai trouvé que la réponse était dans ceci : la vie, le lien avec les gens que nous aimons et dont nous prenons soin quotidiennement, d’une manière ou d’une autre, nos proches, nos amis, et pour qui nous accomplissons des choses parfois ‘toute simples’ mais fondamentales, de la vie de tous les jours, choses faussement qualifiées de simples et qui ont perdu de leurs valeurs vitales ou de leur valeur de « soins vitaux », autant pour les autres que pour nous-mêmes.
Nous continuons parce que nous sommes liés et parce que nous prenons soin des autres. Ceux qui n’y parviennent plus, car le lien a été brisé par l’isolement et/ou la perte drastique de beaucoup de balises vitales, peuvent être « confinés » par le système et la société, dans une camisole chimique ou tout autre type de distance sociale excluante et qu’on ne nomme pas. Ils délirent seuls, mangent seuls, inventent un sens éphémère et fragile seuls, pleurent seuls, gèrent leurs cauchemars seuls, et finissent par mourir souvent très seuls… Ce sont souvent nos aînés et toutes les personnes vulnérables, fragiles ou fragilisés qui sortent du « cercle », et se logent dans la marge laissée à ceux qui ne peuvent plus être dans le système et sa course. (Il y aurait tant à dire sur la nature du lien dans nos sociétés actuelles, mais ce n’est pas le sujet ici.)

Un virus ralentit, suspend, stoppe une partie de cette agitation.
Il y a de quoi méditer sur notre condition. Mais je doute fort que massivement l’on puisse réfléchir au « pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver »,* comme l’avait fait le philosophe américain Mattew B. Crawford.
Egalement, en parlant de « prendre soin des autres », on pense évidemment à la notion du soin, du care, chez Cynthia Fleury et à ce « soin est un humanisme », titre de son tract Gallimard paru en 2019.

(* Contact – Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver – Matthew B. Crawford, Ed. La Découverte 2016).

Texte de Rawa-Marie Pichetto - 22 mars 2020

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