Objeu et objoie chez Ponge – Cours de Cynthia Fleury

“Objeu et objoie in “le parti pris des choses” chez Ponge ou comment investir le jeu pour devenir soi”

Cours de Cynthia Fleury – Chaire de Philosophie à l’hôpital 11 février 2019

 Notes d’écoute et commentaires 

Ce cours est agréable et étonnant même !
Cynthia Fleury aborde la question du sujet et de l’objet, dans une clinique
“un peu différente, comme elle dit, plus poétique, qui nous permet d’attraper différemment le sujet et la question de l’humanisme.”
Pour y parvenir, elle va se servir des textes de Francis Ponge : “Le parti pris des choses” et “La fabrique du pré” et notamment pour ce dernier l’article de Jean-Charles Depaule : La fable d’une fabrique — Ponge et son pré.

Nous effectuons, grâce à ses commentaires et analyses, un parcours à travers les notions d’ objeu et objoie, et l’émergence du sujet, “le sujet comme parti pris des choses”. La relation du sujet à l’objet, et comment cette relation peut créer “du sujet”, en prenant pour base d’analyse les textes de Ponge.
Je relève quelques commentaires et notions qui ont attiré mon attention, sans pour autant prétendre à une sorte de résumé du cours. Ce sont, ce que j’appelle, des notes d’écoute.
A la fin du billet, j’ajoute quelques commentaires que le cours m’a inspirés.

Au début du cours, Cynthia Fleury revient sur  la notion de la “disparition”, “l’impersonnalisation du poète” (comme chez Mallarmé par exemple):
«Chez les poètes, pour faire surgir une poésie, il y a toujours un jeu avec le ‘je’. C’est-à-dire il est à la fois extraordinairement là et extraordinairement dilué.»

Elle va commenter, par la suite, le texte de Ponge sur le Pain (voir le texte à la fin de cet article):
«Comment toute la densité du pain peut nous redonner l’occasion d’un sujet! Ce qui n’est pas mal… Je dirais que les temps sont durs et si l’on peut retrouver du sujet avec un croûton de pain, ce n’est pas si mal! »

Puis une analyse sur l’ “œuvre”, l’ “écrivain”, la notion de l “oeuvrier” et le “sujet” dans tout cela.
«L’œuvre est le plus souvent le produit d’un kairos, d’une rencontre avec le réel, avec l’être, avec le temps…».
«Ponge dit aussi que l’écriture est une germination.»
«L’écrivain est une forme d’ouvrier, d’artisan. On pourrait même faire un jeu de mots en disant “oeuvrier”: celui qui fait l’œuvre.»

«Si l’on devait donner une définition du sujet : un sujet c’est un “oeuvrier” d’une certaine manière.»

L’ensemble de ces analyses s’articulent autour de la Fabrique du Pré, «la mise à nu du processus d’œuvre» à travers l’article de Jean-Charles Depaule ci-haut cité. Cynthia Fleury commente cette “Fabrique du Pré”, et à un moment donné cite Ponge qui parle du dictionnaire, et commente :
«“Voici le temps venu d’aller au dictionnaire”* . On a l’impression qu’il va cueillir des mûres.» * F. Ponge, La fabrique du pré.
Il y a un petit passage sur Paul Valéry et Ponge:
«Il fait référence à Ponge, lui-même s’inspirant de Paul Valéry, et notamment Valéry parlant du Cimetière marin : “J’ai été blâmé, dit Valéry, d’avoir donné plusieurs textes du même poème, et même contradictoires. Je serais tenté, si je suivais mon sentiment, d’engager les poètes à produire, à la mode des musiciens, une diversité de variantes ou de solutions du même sujet. Rien ne me semblerait plus conforme à l’idée que j’aime à me faire d’un poète ou de la poésie”.»

Puis elle va détailler quelques notions sur l’objet, la relation de Ponge à l’objet, l’objet en psychanalyse aussi (références à quelques articles et travaux comme celui de René Roussillon “L’objet ‘médium malléable’ et la conscience de soi”.

«Pas d’obsolescence de l’objet chez Ponge.»
«La grande affaire de l’objet, ce n’est pas l’avoir, c’est l’être.»

Puis elle développe l’idée du “sujet transitif” :
Le sujet serait «un sujet transitif par rapport à un objet à partir du moment où cet objet est conçu comme objeu et objoie.»

Commentaires

¶ A propos du poète dont le ‘je’ se dilue dans le jeu, il en est de même dans l’expérience théâtrale où le comédien se dilue en tant que ‘je’ dans le jeu; il prête tout son corps à un autre, ce personnage incarné dans un “comédien désincarné” (titre d’un livre Louis Jouvet).
Dans Ecoute mon ami de Louis Jouvet aussi, nous lisons ceci (Jouvet s’adresse au comédien en général):
«Car tu comprendras, tu seras sur le chemin de comprendre,
que pour bien pratiquer ce métier l’important est dans:
le renoncement de soi
pour l’avancement de soi-même.
Tu comprendras que la niaise manie d’un “nom” et de tonmoi” encombrant te possède,
et que pour être personnel, il faut d’abord se dépersonnaliser.
Et que la personnalité la plus haute est faite d’impersonnalité, d’une distillation et sublimation de soi-même.
A travers le serpentin des opérations dramatiques.»
(C’est Louis Jouvet qui souligne en italique, laisse des espaces, et met des guillemets.)

«Comment toute la densité du pain peut nous redonner l’occasion d’un sujet! Ce qui n’est pas mal… Je dirais que les temps sont durs et si l’on peut retrouver du sujet avec un croûton de pain, ce n’est pas si mal! » (voir plus haut).
Ce commentaire de Cynthia Fleury sur le texte “Le pain” de Ponge, me fait penser à la relation toute particulière que l’on peut tisser avec le pain et sa fabrication.
Le pain est là, dans nos vies quotidiennes ; une présence précieuse mais “banalisée” je dirais. Il suffit d’aller à la boulangerie du coin ou même dans une grande surface et attraper une baguette! Mais lorsqu’on décide de le fabriquer soi-même, avec un levain naturel, la perception de notre “pain quotidien”, change radicalement. Si l’on parle en termes de sujet/objet, la relation au pain est susceptible de faire émerger le sujet, de repenser notre rapport au monde et à la matière d’une part ; d’autre part, repenser notre rapport au temps. La fabrication du pain au levain naturel demande une interaction avec les éléments: eau, air, feu… ; lors de la création du levain, puis son entretien quotidien, et pendant la fabrication du pain. La relation au temps est sans doute l’élément crucial à souligner: nous ne pouvons pas faire de pain en allant vite! Nous revenons au temps naturel. Car il faut du temps pour qu’une pâte au levain naturel lève, après fermentation. Et il faut du temps pour qu’un levain “mange” son petit repas quotidien afin de pouvoir être utile à la pâte à pain…
C’est toute une ribambelle de rituels à installer afin de réussir cette fabrication d’un élément essentiel à notre vie. Et je n’ai pas parlé du pétrissage manuel. C’est un rapport très particulier à la matière. A notre époque où tout ou presque est automatisé, machinalisé, il faut pétrir une pâte une fois dans sa vie pour saisir la capacité des mains à interagir avec la matière ! En 15 minutes grand maximum, on transforme un mélange amorphe en structure. On permet aux réseaux du gluten de se former, de s’unir grâce aux mouvements des mains qui pétrissent… La pâte se transforme et se structure.
Prendre conscience de cette capacité à travailler la matière à partir de la farine, de l’eau, du sel, de l’air puis avec le feu nous apprend beaucoup sur notre rapport au monde et aux éléments et à l’alchimie qui nous lie à ce monde.

Article de Rawa-Marie Pichetto - rédigé en mars 2019 et publié le 31 mai 2019.

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Le pain

«La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…
Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.»

Francis Ponge – Le parti pris des choses (1942)

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