Petite flamme

Récit d’une rencontre:

un livre (Ci-gît l’amer, de Cynthia Fleury), un incendie, des travailleurs, une université, des rues, des amitiés ; des écrivains: Gaston Bachelard, Louis Jouvet, Hubert Reeves, Corine Sombrun…

Préambule

Je dédie ce texte à des « gens de l’ombre », à des êtres dont on entend peu parler, ou qui vivent, meurent et restent inaperçus. Pourtant, c’est eux souvent qui œuvrent dans les endroits les moins luisants, pour construire, bâtir les immeubles où nos vivons, les monuments que nous célébrons, les administrations qui font fonctionner notre société, l’électricité qui nous éclaire, les ponts, les chaussées, et réparent, réparent tout …

Je pense notamment à A. le chef-électricien et ses camarades. Je pense à toute l’équipe de la sécurité-incendie : « les bonhommes habillés en rouge » qu’on rencontre souvent et surtout actuellement un peu partout dans les lieux publics, ou privés – et à leur chef.

La liste des « gens de l’ombre » est longue. C’est le contexte de ce texte qui me fait penser à ceux que j’ai cités en particulier. Mais je pourrais allonger la liste et parler d’autres « gens de l’ombre » que je pourrais même appeler : les invisibles. Ceux qui travaillent quand les « vrais » travailleurs ne sont pas là : ceux qu’on appelle maintenant, et d’une façon technique : les agents de nettoyage. Merci à Florence Aubenas d’avoir consacré un livre à ces personnes et à leur métier après une immersion totale dans ce milieu professionnel : Le Quai de Ouistreham.

Ce sont majoritairement des femmes, mais il y a aussi certains hommes. Je les croise de temps en temps. Leurs sourires sont beaucoup plus généreux que les « bonjour à peine »* de certains cadres qui y « croient » vraiment… Croient que leur fonction de « chef », leur donne cette « aura » distante et le « bonjour à peine » qui va avec.

Les travailleurs « invisibles » sont là quand tout le monde n’est pas encore là. À 6h du matin souvent. Leur bonjour n’est pas « à peine ». Il est souriant et rayonnant parfois. Malgré leurs peines.

Ce texte est le récit du jour où je suis allée acquérir Ci-gît l’amer – Comment guérir du ressentiment de Cynthia Fleury. Il est composé de deux actes et un annexe. Le premier acte a été écrit à l’automne 2020 et le 2ème au printemps 2021. Ce n’est pas un commentaire autour du contenu du « Ci-gît l’amer ». C’est le récit de la « première rencontre » physique avec le livre, de la prise en main…

*Expression empruntée à René Char dans son poème « Qu’il vive » : Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.


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ACTE I 3 octobre 2020

Premier contact 

– Sous le signe de la « flamme »1

Le premier contact avec les premières pages de Ci-gît l’amer – Comment guérir du ressentiment, livre de Cynthia Fleury, paru le 1 octobre 2020, fût à la lumière des bougies !

Ce n’était pas du tout une ‘poussée’ romantique de ma part ! Non, je n’ai pas acheté ces bougies pour créer une ambiance façon 17ème, 18ème siècles… Mais le résultat, indépendamment des circonstances qui l’avaient créé, fut beau !

Ma rencontre avec Ci-gît l’amer, tant attendu, a eu lieu au milieu d’un retour brutal aux fondamentaux, aux questions basiques de nos vies d’humains, habitués, pour beaucoup d’entre nous et depuis fort longtemps à la présence de l’eau courante, de l’électricité, du chauffage,…

J’avais programmé mon aller à la librairie toulousaine Ombres blanches pour chercher le livre, dans l’après-midi du 1er octobre (2020). Je me réjouissais à l’avance de l’approche de ce jour, et parfois je comptais les jours qui restaient. Je n’ai pas voulu aller à la librairie le matin, préférant le faire le plus tranquillement du monde l’après-midi où j’avais davantage de temps.

Je quitte mon domicile, au cœur de Toulouse ; je traverse les vieilles rues avoisinantes où j’ai toujours déambulé et dans lesquelles j’écoutais – et j’écoute toujours – beaucoup de podcasts. La voix de Cynthia Fleury, via la radio notamment, m’a souvent accompagnée dans ces rues anciennes, surtout au début de ma rencontre avec sa pensée.

Dans l’une de ces rues, pas très loin de la librairie, je me faisais cette réflexion : « Ma rencontre avec la pensée de Cynthia Fleury est en partie inscrite dans les vieilles rues de Toulouse, caractérisées par une jolie architecture en briques, ces couleurs « fleurs de corail que le soleil arrose »2; couleurs tendres et douces ; rues qui racontent des histoires et une partie de l’histoire de Toulouse, juste à côté de l’ancienne faculté de droit, ma voisine, avec ses vieux arbres et son allée d’acacias. »

C’était une réflexion pleine de tendresse qui m’habitait comme un sourire.

Mon téléphone sonne à ce moment-là. Mon amie de 30 ans, mon amie d’enfance, qui habite dans un autre pays. Je prends l’appel, on refait le monde et nos vies, comme souvent, la sienne semée d’embûches et couronnée de son grand courage.

J’avais le temps, ayant laissé à mon compagnon ce jour-là la tâche de récupérer notre fille à l’école.

Je n’étais pas loin de la librairie. Je me suis posée sur le quai de la Garonne pour poursuivre ma conversation avec mon amie ; puis j’ai commencé à avancer dans la rue d’Ombres blanches, mon amie devant reprendre son travail. Avant de lui au-revoir, un appel entrant : mon compagnon. Je la laisse et je réponds : « Je ne peux pas récupérer L. Il y a un incendie à la ** (là où nous habitons, et c’est un logement de fonction). On vient de m’appeler. Ne va pas la chercher, car on risque d’être évacués. Attends que j’arrive sur place et je te tiendrai au courant. »

Ok !

Que faire ?!

J’ai pensé à mon chat qui était resté seul dans l’appartement, à mon piano… Vent de panique « maîtrisé » mentalement, et une hésitation profonde : « Est-ce que je vais chercher le livre maintenant où je rentre chez moi ? »,

Je m’engouffre précipitamment dans la librairie dont je connais les recoins par cœur. J’avance vers le secteur philosophie. Sans avoir besoin de chercher, Ci-Gît l’amer était sur la table des nouveautés ; il trônait sur un présentoir. Un sourire de joie, intérieur, m’envahit malgré ma crainte pour mon domicile. Je prends mon exemplaire, je fais la queue l’esprit ailleurs en train de calculer les probabilités que notre appartement soit touché. Je file chez moi.

Quatre camions de pompiers. La première chose que je vois en arrivant. Mon compagnon me rassure que l’appartement n’était pas directement touché mais qu’il y avait des dégâts importants à côté et il était fort probable qu’on soit obligés de quitter les lieux pour un relogement ailleurs.

Le chat allait bien.

Il fallait prendre des décisions rapides avant de récupérer la petite et lui annoncer la nouvelle. Sans eau ni électricité (l’incendie a fait fondre quelques tuyauteries). Toutefois, les pompiers nous ont autorisés à rester sur place si nous le souhaitions, pour une nuit, en attendant le diagnostic le lendemain.

Et donc, retour aux bougies ! Et à ce temps, où, enfant dans le pays où je vivais avant, je révisais mes cours à la lumière des bougies.

« Ce qui ne te tue pas, te rend plus fort » , dit-on ! Je ne sais pas…

Un détail n’existait pas du temps de mon enfance : charger un smartphone (seul moyen de communication disponible) pour qu’il tienne la nuit (hélas, ma batterie externe de secours était déchargée!). Ô joie !

Je suis allée au supermarché du coin, situé au 2ème sous-sol ; un lieu d’un charme redoutable !, où l’on peut « déprécier » une musique d’ambiance (horrible), mêlée à un brouhaha terrible.

Je branche mon téléphone à une prise prévue à cet effet, dans une atmosphère très laide. Je me suis assise à côté de la borne, masquée bien-sûr ! Covid-19 oblige, et je suis partie dans une longue méditation…

Ma fille, qui était venue avec moi et voulait s’amuser à répondre au questionnaire de satisfaction et suggestion, m’a demandé mon avis et si j’avais une suggestion à faire. J’ai répondu sans hésitation : « Qu’ils ferment le magasin ! ».

Les accidents nous ramènent à des choses essentielles, et surtout à sentir que nous sommes en prise directe avec notre fragilité et la fragilité de tout… La fragilité de tous ces éléments qui constituent des bases « évidentes » dans notre vie : appuyer sur un interrupteur, et hop la lumière est ! Un autre et un volet s’ouvre, et une cafetière fonctionne … Actionner un robinet et l’eau coule. Mais tout-à-coup, en quelques minutes, tout part à vau l’eau : un feu, une surchauffe, et la flamme démarre. L’alchimie des éléments et des matières se déséquilibre, et c’est la foudre.

Mais il y a un autre volet, plus beau, voire parfois magnifique : la capacité de ces maîtres et artisans : techniciens, pompiers, électriciens, agents de sécurité, à réagir, diagnostiquer et sauver.

Eux, ils ont la connaissance du feu, la connaissance du courant qu’ils ont appris à apprivoiser, à approcher avec une agilité déconcertante pour une personne profane. J’ai toujours eu une grande admiration pour ces artisans dont on oublie le mérite très souvent dans nos sociétés actuelles !

Et c’est avec eux que des moments de grande solidarité et de chaleur humaine peuvent se passer, comme ce lendemain incertain, où nous avons partagé ensemble, au sein de ce grand bâtiment public, dont les structures électriques ont brûlé à moitié, des sourires et quelques mots autour d’un café et crêpes maison. Ces lieux, habituellement dépourvus d’âme, ont retrouvé un peu de chaleur, alors que mon esprit était rongé par la peur et l’incertitude : où allons-nous être logés si l’eau et l’électricité ne pouvaient pas être remises chez nous ?!

Mais l’électricité et l’eau sont revenues chez nous quelques heures plus tard dans la journée. Miracle de la « petite bonne étoile » : notre secteur n’était pas touché ! Ouf ! Et j’ai mis de côté tous les scénari appris auprès de ma mère, lorsque petite, l’eau était quotidiennement coupée dans la ville où nous habitions à l’époque (ma mère qui, des années plus tard, en pleine guerre, remplissait ses bidons d’eau dans un point de distribution d’eau dans la ville, à 75 ans…). J’ai appris ces systèmes D avec elle et comment par exemple faire la vaisselle avec deux bouteilles d’eau remplies à l’avance, ou se doucher avec le contenu d’une petite bassine d’eau. Souvent, enfant, j’avais très froid quand je me lavais les mains en plein hiver, car le système d’eau chaude n’existait pas. J’ai longtemps donc, apprécié cette eau chaude qui coule ici le plus « naturellement » du monde dans n’importe quel robinet (ou presque) du pays !

Alors, quand j’ai ouvert le robinet chez nous, dans la matinée post-incendie, que l’eau chaude était revenue, mes mains, à peau très fragile, furent soulagées !

Ma pensée, déterminée depuis la veille : comment apprendre à faire du feu lorsque tout s’arrête ? Un fondamental de la vie humaine au moins depuis la découverte du feu…

Après un incendie, refaire du feu ! Cela a des allures ironiques, voire comiques !

Est-ce mon genre !

Ô Câbles ! Ô Dominos ! Ô boîtes électriques ! Ô…. TGBT !

– TGBT : Tableau Général Basse Tension, des grandes installations électriques !

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Acte II31 mai 2021

« La passion même qui gisait au fond de ce désespoir »

(A. Camus, l’Homme révolté,1951, p.223)

Si vous observez une armoire électrique dans un grand bâtiment, vous comprendrez que les types qui la manipulent et la montent sont des génies de la précision. Ces « bonhommes » de l’ombre.

Voici la transition qui me parvint naturellement après la relecture du premier volet du récit de ma rencontre avec Ci-gît l’amer de Cynthia Fleury.

Le temps est passé entre ce premier volet et ce deuxième acte d’écriture.

La vie avait repris son cours, à peu près normalement après cet événement qui ne m’a pas laissée sans une interrogation philosophique sur les fondamentaux, et notre monde complexe (voir annexe n°1).

Le jour de l’incendie, Ci-gît l’amer était resté dans un sac. Je me refusais à l’idée de l’ouvrir dans cette ambiance. Ce n’est qu’après une soirée mouvementée, où nous avions bricolé un repas à la bougie, que j’ai décidé, pour des raisons qui me tenaient à cœur, d’au moins ouvrir le livre, le feuilleter, en sentir les premières impressions.

Ce n’est pas non plus par une poussée littéraire (voire annexe n° 2) que je reprends cette citation de Camus ! Je l’ai trouvée en relisant la définition de « gésir », infinitif de « gît », dans le dictionnaire, à la rubrique « au figuré » précisément.

Mais je la trouve, en substance, la sœur du « ci-gît l’amer », une forme de réponse à « guérir du ressentiment », le sous-titre du livre de Cynthia Fleury. Car la volonté d’aimer, de vivre peut être plus forte que la force de la destruction et de la haine.

Des personnes y arrivent, d’autres non.

« Ci-gît l’amer » et « ici gît le Beau » qui propulse l’être du fond de l’abîme vers la lumière.

Je poursuis donc ma lecture du livre, atteinte, moi-même, par une forme d’amertume, silencieuse, tellement j’avais souvent eu l’impression qu’il fallait recommencer toujours à nouveau, un peu à l’instar de Sisyphe. Cette amertume restait pourtant souvent très loin de mon cœur, elle ne prenait pas beaucoup de place, je la laissais planer quelque part et je continuais à vivre. Il suffisait parfois de croiser un sourire dans la rue, ou bien une plante qui me donne de jolies fleurs, pour que mon cœur se remplisse d’un je ne sais quoi, éphémère parfois, mais suffisant pour tenir. A chaque jour, suffisait « sa fleur » si je puis dire. Des fois il n’y en avait pas. Et c’était la « famine ».

« L’amertume est le prix à payer de cette absence d’illusion, mais qui confère alors une forme de pureté au goût restant ; sans doute tel est le choix : une illusion totale sans amertume mais qui fait manquer toute perception du goût véritable et de l’autre, une amertume réelle qui, une fois sublimée, laisse apparaître une douceur possible, terriblement subtile, vulnérable à souhait, mais d’une grande rareté magnifique. » (C. Fleury, Ci-gît l’amer, p. 51).

J’aime cette phrase. Pour son contenu et pour sa structure. Je crois qu’elle a des résonances musicales du type proustien. Cela me rappelle mon amour des phrases de Proust, auxquelles je trouvais, lorsque je les lisais jeune, une musique particulière qui m’enchantait.

Laver l’amertume au fond de soi !

Imaginez une pluie sur une route de campagne en voiture. La pluie lave les vitres à flots, les essuie-glace partent en lutte contre elle, avec leur bruit typique et très rythmé, comme s’ils couraient parfois pour attraper la vitesse des gouttes ! Dans cette ambiance, une fluidité s’installe inconsciemment, la pluie entraînant avec elle un je ne sais quoi qui donne l’impression de se délester de quelque chose ; un silence aussi peut s’installer dans la voiture, pendant ce duo musical entre les gouttes et les essuie-glace. L’attention est figée sur la route, la maîtrise du véhicule. Tout le reste s’arrête ou presque… Cela rappelle l’univers des rêveries dont parle souvent Gaston Bachelard, et l’on pourrait parler de « rêveries devant les gouttes d’eau ». Un imaginaire de pureté.

En contemplant tout cela, et après la lecture du Ci-gît l’amer, cette puissante analyse des ressorts du ressentiment, avec des passages magnifiques à lire et à relire et que j’aime tout particulièrement, cette pensée me parvient comme un murmure intérieur : quant à moi, je préfère parfois l’oubli pur et simple. Les sons de mon piano me font disparaître. Comme le théâtre dans le sens dont parle Louis Jouvet (voir annexe n° 3), les voix que j’aime, les peintures et la musique que j’écoute.

Être un passeur, sortir de soi, se laisser pénétrer par le vent, par l’âme des êtres qu’on aime, être en lien.

De mon petit niveau d’exilé de l’intérieur si je puis dire, une forme de vie insulaire, je ne parviens plus à embrasser toute la complexité de ce monde. Je suis désespérée de l’espèce humaine, et je partage les points de vue de Hubert Reeves (voir annexe 4). L’Homme est dramatiquement merveilleux.

Il reste toujours la beauté fragile d’un nymphéa, d’une rose trémière, d’une orchidée – qui, lorsqu’elle se remet à revivre et à refaire des racines, réjouit l’humain qui se démenait pour la sauver de la mort qui la guettait lorsque ses racines avaient pourri – , d’une petite chenille, verte, accueillie sur une plante et qui nous présente la magnifique moment où elle tisse son cocon, ou bien de l’aube tendre dont parle Gaston Bachelard ci-dessous :

« Les rêveries de la petite lumière nous ramèneront au réduit de la familiarité. Il semble qu’il y ait en nous des coins sombres qui ne tolèrent qu’une lumière vacillante. Un cœur sensible aime les valeurs fragiles. Il communie avec des valeurs qui luttent, donc avec la faible lumière qui lute contre les ténèbres. (…) Un rêveur de lampe comprendra d’instinct que les images de petite lumière sont des veilleuses intimes. » La conscience du clair-obscur de la conscience a une telle présence – une présence qui dure – que l’être y attend le réveil – un réveil d’être. Jean Wahl sait cela. Il le dit en un seul vers O petite lumière, ô source, aube tendre »3« Déjà, en une simple veillée, la flamme de la chandelle est un modèle de vie tranquille et délicate. Sans doute, le moindre souffle la dérange, tout de même qu’une pensée étrangère dans la méditation d’un philosophe méditant. Mais que vienne vraiment le règne de la grande solitude, quand sonne vraiment l’heure de la tranquillité, alors la même paix est au cœur du rêveur et au cœur de la flamme, alors la flamme garde sa forme et court, toute droite, comme une pensée ferme, à son destin de verticalité. »4

Avec « Les images de la petite lumière » me vient une image musicale : image de rondeur, d’harmonie, d’accords… : « Musiquer la vie » serait bien une alchimie dimensionnelle, au sens symbolique du terme.

De l’image de la petite lumière, à la musique, j’atterris dans le « son », encontre entre mes actuelles lectures des écritures de Corine Sombrun, et mes propres passions.

C’est avec le « son » que j’ai envie de clore ce récit.

Ce récit qui n’est pas le commentaire d’un livre mais le voyage à travers une rencontre.

Rawa Pichetto

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ANNEXES

– 1 –

J’aime apprendre avec mes mains, et j’aime confectionner ma vie, mon domicile comme par exemple faire mon pain après des années d’apprentissage en autodidacte.

Ce goût pour les choses manuelles est sans doute né lorsque petite j’observais mon oncle démonter et réparer des postes radio-cassette ! Mes premiers « exploits » remontent aux jours où :

– ma mère m’avait demandé de lui installer des postes téléphoniques partout dans l’appartement;

– en voulant me bricoler une lampe dans une citrouille vidée et séchée, j’ai fait sauter l’électricité de l’immeuble ;

– mon soupçon de goût pour les robinets et la plomberie m’a conduite à réparer le siphon du robinet de l’évier dans la cuisine de ma mère…

– 2 –

Je suis une ex-universitaire qui, après de longues années d’études en littérature et langue françaises, a déclaré le divorce avec l’enseignement supérieur !

Ce n’est certainement pas à cause d’un séminaire sur les virgules dans la Recherche de Marcel Proust, ou de la douce « folie » d’une professeur en DEA de Lettres modernes, à qui j’avais donné ce doux qualificatif : Cédérom Ambulant car elle débitait un nombre important d’informations, sans aucune capacité à la transmission réelle. Ce n’est pas non plus en lien avec mon directeur de thèse. C’était un homme remarquablement élégant, un éminent professeur pour qui j’avais de l’admiration en tant qu’enseignant. En tant que directeur de thèse, c’était difficile. J’étais perdue et c’était compliqué d’établir un rapport humain qui correspondait à mes difficultés de l’époque. La masse des apprentissages que j’avais loupés, n’ayant pas eu ma formation initiale (licence et maîtrise) en France, m’a bloquée net. J’étais terrifiée par l’idée de combler ces lacunes et comment synthétiser les lectures. Toutefois, le colloque sur les virgules dans la Recherche de Marcel Proust a été un moment de vide sidéral pour moi. J’étais suspendue comme une poussière sur un sol immense. Comment arriver à ce niveau de précision ! Moi qui étais – et suis encore – une grande amoureuse de l’écriture de Proust ! J’étais perdue devant ce que je considérais comme le savoir immense de ces universitaires, spécialistes pointus, qui pouvaient parler des heures durant des virgules dans les tomes de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. Cela m’a semblé monumental, colossal et à la fois presque baroque… Irais-je jusqu’à dire, après 20 années de recul, que c’etait un tantinet superfétatoire, parfois même pédant… puisque ces chercheurs qui portaient ces travaux me paraissaient – mais je je ne le verbalisais pas ainsi – juste des techniciens froids, des commentateurs dépourvus d’âme, qui décortiquent froidement une œuvre qui sortie des méninges les plus subtiles d’un auteur qui tout en souffrance, arrivait à extraire de la beauté, de la subtilité ? De ce point de vue, très peu de ces professeurs et chercheurs ont réussi à me paraître charmants, capables de transmettre la beauté et la subtilité.

– 3 –

« Mesdames, Messieurs, le théâtre n’existe que dans l’acte du théâtre, dans cette fusion, cette effusion de la représentation, dans le moment dramatique. A ce moment unique où les éléments, les participants, auteurs, acteurs et spectateurs entraînés, dépossédés d’eux-mêmes, dé-saisis de leurs caractères et de leurs choix, restitués à une sensibilité neuve, à une intelligence souveraine, se fondent et se dissolvent peu à peu les uns dans les autres. A ce moment où ils perdent leurs personnalités, où toute faculté consciente et raisonnante ne résiste plus à la chaleur de l’acte lui-même. A ce moment où dit, le poète français Arthur Rimbaud, « Je est un autre que moi ». Par une magie singulière, tous ceux qui franchissent le seuil d’un théâtre subissent en eux-mêmes, ce transport, cette modification. Un être nouveau se révèle en eux, des disponibilités, des facultés nouvelles jaillissent, et affleurent les potents d’une sensibilité et d’une intelligence neuves. A peine passée la porte du théâtre, que ce soit par l’entrée des machinistes et des artistes, ou que ce soit par le vestibule de contrôle, « Je est déjà un autre que moi. ». Louis Jouvet5

– 4 –

«  La structuration s’est poursuivie depuis le début de l’univers jusqu’à l’apparition de l’intelligence. Une intelligence qui devient de plus en plus puissante, de plus en plus évoluée jusqu’à la vie; la vie qui rencontre un moment où apparaît dans la nature une espèce qui est celle, à notre connaissance, la plus structurée, bien qu’on ne connaisse pas tout.

Et bien, cette espèce avait atteint un niveau d’intelligence qui lui a donné une puissance telle qu’elle peut se détruire elle-même. Ça, c’est un événement qui se passe autour de 1950. La puissance des humains s’est accrue, ce qui fait qu’aujourd’hui les humains peuvent se détruire de deux façons importantes. D’abord par l’arme nucléaire, et la 2ème d’une façon plus générale par la 6ème extinction.

Ce sont tous les problèmes écologiques aujourd’hui qui font que nous savons que l’humanité pourrait se détruire et même qu’il est possible qu’elle le fasse. Personne ne peut affirmer que les problèmes écologiques que nous avons aujourd’hui ne vont pas éliminer l’espèce humaine.

Toute la morale se pose là : garder la terre habitable.

Nous pouvons être détruits, mais ça ne veut pas dire que toute la vie est détruite. Ça peut vouloir dire que la vie peut reprendre. Je pense que ce n’est pas une catastrophe à l’échelle de l’univers ni à l’échelle de la planète.

L’examen de passage ça consiste à survivre à sa puissance, ne pas s’éliminer par sa propre puissance… »6

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1Inspiré du titre du livre de Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle.

2En référence aux paroles de la chanson de Claude Nougaro Ô Toulouse.

3Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, pages 8 et 9, Éditions Puf.

4Gaston Bachelard, Op. Cit. , p. 21.

5Louis Jouvet sur le théâtre, mars 1951, collection INA. Archive audio extraite de la Grande table idées, émission d’Olivia Gesbert, France Culture, le 21 octobre 2020 : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/fabrice-luchini-conversation-sur-lepoque

6Hubert Reeves : « La vie,c’est la matière à son niveau le plus structuré », dans l’émission Chemins de la philosophie, 20 mai 2021, https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-chemins-de-la-philosophie-emission-du-jeudi-20-mai-2021

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